Plotin - Choix de textes

Plotin    Le bonheur est la vie en acte

   « Les autres hommes la possède bien comme une partie d’eux-mêmes, parce qu’ils la possèdent seulement en puissance ; mais l’homme heureux est celui qui, désormais, est en acte cette vie elle-même, celui qui est passé en elle jusqu’à s’identifier avec elle ; désormais les autres choses ne font que l’environner, sans qu’on puisse dire que ce sont des parties de lui-même, puisqu’il cesse de les vouloir et qu’elles ne sauraient adhérer à lui que par l’effet de sa volonté. –Qu’est ce que le bien pour cet homme ? –Il est son bien à lui-même, grâce à la vie parfaite qu’il possède. Mais la cause du bien qui est en lui, c’est le Bien qui est au-delà de l’intelligence et il est, e,n un sens, tout autre que le bien qui est en lui. La preuve qu’il en est ainsi, c’est que dans cet état, il ne cherche plus rien. Que pourrait-il chercher ? Des choses inférieures ? Non pas ; il a en lui la perfection ; celui qui possède ce principe vivifiant mène une vie qui se suffit à elle-même ; l’homme sage n’a besoin que de lui-même pour être heureux et acquérir le bien, il n’est de bien qu’il ne possède… Dans la chance adverse, son bonheur n’est pas amoindri ; il est immuable, comme al vie qu’il possède ; quand ses proches ou ses amis meurent, il sait ce qu’est la mort, et ceux qui la subissent le savent aussi, s’ils sont des sages ; la perte de ses proches et des ses parents n’émeut en lui que la partie irrationnelle dont les peines de l’atteignent pas ».

Les Ennéades I, 4, p. 74.

 

Plotin    Le bonheur et la poursuite des objets

   « Si l'on avait raison d'admettre que le bonheur consistait à ne pas souffrir, à ne pas être malade, à éviter la malchance et les grandes infortunes, personne ne serait heureux avec un sort contraire. Mais si le bonheur est placé dans la possession du vrai bien, pourquoi l'oublier? Pourquoi, sans le prendre en considération, juger que l'homme heureux recherche des choses qui ne sont pas des éléments du bonheur. Un amas de biens véritables et d'objets nécessaires à la vie (et même non nécessaires) que vous appelez des biens, voilà le bien pour vous; il faudra alors chercher à se procurer ces choses. Mais si la fin des biens est une, s'il ne doit pas y avoir plusieurs fins (en ce cas on ne rechercherait plus une fin mais les fins), il faut prendre pour seule fin, la dernière, la plus précieuse, celle que l'âme s'efforce d'embrasser en elle seule. L'effort et la volonté de l'âme ne tendent pas à ne pas l'atteindre. Quant à ces objets qui n'existent pas dans la nature, mais qui passent seulement, la pensée les fuit et les écarte de son domaine; ou, si elle cherche à les retenir, son vrai désir tend à une réalité supérieure à l'âme dont la présence la remplit et la calme. Voilà la vie qu'elle veut réellement; et sa volonté n'est pas de posséder les objets nécessaires à la vie, si le mot volonté est pris en son sens propre et non en un sens abusif. Nous estimons sans doute à leur valeur la possession de ces objets ; en général, nous évitons les maux; mais notre volonté propre n'est pas de les éviter; elle est plutôt ne n'avoir pas besoin de les éviter. La preuve?  Supposez que nous possédons ces prétendus biens, par exemple la santé et l'absence de souffrance; qu'ont-ils alors d'attrayant? On n'inquiète peu de la santé, tant qu'elle est là, ou de l'absence de souffrances. Voilà donc des avantages qui, tant qu'on les possède, n'ont aucun attrait et n'ajoutent rien au bonheur. Ils s'en vont? Leurs contraires arrivent avec leur cortège de peines? Alors on les recherche. N'est-il donc pas raisonnable de dire qu'ils sont des choses nécessaires et non pas des biens? Il ne faut pas les compter comme des éléments de la fin des biens; même lorsqu'ils sont absents et que leurs contraires se présentent, il faut conserver cette fin sans la mélanger avec eux».

Les Ennéades I, 4, Belles-Lettres, p. 75-76.

 

Plotin    Contre le suicide

   « Ne fais pas sortir par violence l'âme du corps, pour qu'elle ne sorte pas ainsi. Car elle s'en ira bien si elle a la disposition qu'il faut pour s'en aller: s'en aller, c'est passer dans un autre séjour. L'âme restera plutôt et elle laissera le corps se détacher d'elle tout entier, quand il n'est plus besoin pour elle de changer de lieu, mais qu'elle est déjà tout à fait hors du corps. -Comment donc le corps se détache-t-il de l'âme? - Lorsque l'âme n'a plus aucun lien avec lui; et le corps ne peut plus la maintenir dans ses liens, dès qu'il a perdu la liaison harmonique, grâce à laquelle il possédait une âme. -Qu'arrive-t-il donc si on emploie des moyens violents pour rompre cette harmonie du corps? - On fait alors violence au corps pour le détacher de l'âme; ce n'est plus lui qui laisse l'âme partir. Et c'est la passion qui fait rompre ces liens; c'est l'ennui, le chagrin ou la colère; il ne faut pas agir ainsi. -Mais si l'on s'apercevait que la folie va venir? - Il est peu probable que la folie s'empare du sage; mais si elle vient, qu'il la mette au nombre de ces événements nécessaires que nous acceptons, étant données les circonstances, bien que nous ne les voulions pas en eux-mêmes.

    D'ailleurs il est sans doute nuisible à l'âme d'employer le poison pour faire sortir l'âme du corps. De plus puisque le temps qui a été donné à chacun de nous est fixé par le destin, il est dangereux de le prévenir, à moins, comme nous le disons, qu'ils n'y ait absolue nécessité. Enfin, tels nous sommes en sortant du corps, tel est el range que nous occuperons là-bas; tant que nos progrès peuvent continuer, il ne faut donc pas faire sortir l'âme du corps".

Les Ennéades I, 9, Belles-Lettres, p. 133.

 

Plotin    L'éternité est la Vie infinie

   « L'Etre éternel ou l'être qui est toujours, c'est celui qui n'a absolument aucune tendance à changer de nature, celui qui possède en entier sa propre vie, sans y rien ajouter ni dans le passé, ni dans le présent, ni dans l'avenir. Un tel être possède la perpétuité. La perpétuité c'est donc une manière d'être du sujet, manière d'être qui vient de lui et qui est en lui. L'éternité c'est el sujet lui-même, pris avec cette manière d'être qui se manifeste en lui. C'est pourquoi l'éternité est chose auguste; elle est identique à Dieu, la réflexion nous le dit; et il convient de dire qu'elle est Dieu lui même se montrant et se manifestant tel qu'il est; elle est encore l'Etre, en tant qu'immuable, identique à lui-même, et ainsi, doué d'une vie constante. Et si nous disons que cet être est pourtant fait de plusieurs, il ne faut pas s'en étonner; chaque être intelligible est multiple, parce qu'il a une puissance infinie; infinie dis-je, parce que rien ne lui manque; et il est par excellence l'être à qui rien ne manque, parce qu'il ne perd rien de lui-même. On peut donc dire que l'Eternité est la Vie infinie; ce qui veut dire qu'elle est une vie totale et qu'elle ne perd rien d'elle-même, puisqu'elle n'a ni passé ni avenir, sans quoi elle ne serait pas totale. Nous voilà ainsi bien près d'une définition de l'éternité. et ce qui suit notre définition: "il est une vie totale qui ne perd rien", explique le mot infini. Cette nature éternelle, qui est si belle, est auprès de l'Un; elle vient de lui et va vers lui; elle ne s'en va pas loin de lui; mais elle reste toujours près de lui et en lui; elle conforme sa vie à l'Un. C'est, je crois, ce qui a été exprimé par Platon en de si beaux termes et avec une telle profondeur de pensée."L'éternité reste dans l'Un".Se ramener à l'Un pour l'Eternité, c'est non seulement se ramener à elle-même, mais encore maintenir la vie de l'Etre auprès de l'Un. Voilà ce que nous cherchons; ce qui reste ainsi auprès de l'Un possède l'Eternité".

Les Ennéades III, 7, Belles-Lettres, p. 132-133.

Plotin    La pensée et l'Absolu

   « Si l'Absolu indivisible devait lui-même énoncer ce qu'il est, il devrait dire ce qu'il n'est pas; il serait alors multiple, afin d'être un. De plus, lorsqu'il dit "je suis ceci", ou bien ceci  désignera quelque chose de différent de lui, et alors il mentira; ou bien ceci sera un accident pour lui, et il énoncera plusieurs choses de lui; ou alors il devra dire : je suis, je suis et : moi, moi. - Et s'il était seulement deux choses et s'il disait: moi et ceci? Alors il est nécessairement multiple; il a des éléments différents; il a les caractères par quoi ils diffèrent; il a un nombre; il a bien d'autres choses encore.

    Il faut donc qu'un être qui pense saisisse une chose et puis une autre, et que ce qui est pensé, puisqu'on y pense un à un, présente de la variété. Sans quoi il n'y a pas de pensée, mais une sorte de contact et de toucher ineffable et inintelligence antérieur à l'intelligence, quand elle n'est pas encore née, et qu'il a toucher sans pensée. L'être pensant lui-même ne doit pas rester un être simple, et d'autant moins qu'il se pense lui-même: car c'est la se dédoubler, même s'il n'énonce pas formellement ce qu'il a dans l'esprit.

    De plus, l'absolu indivisible n'aura aucune curiosité de lui-même, qu'apprendrait-il, à penser? Son être lui appartient avant toute pensée. La connaissance est une espèce de désir, et une découverte qui met fin à une recherche. ce qui est absolument sans différence  reste immobile par rapport à soi-même; il n'a rien à chercher sur soi-même: mais ce qui se développe, est multiple".

Les Ennéades V, 3, Belles-Lettres, p. 63.

Plotin    L'Un est indicible

   « Il est raisonnable d'admettre que l'acte qui émane en quelque sorte de l'Un est comme la lumière qui émane du soleil; toute la nature intelligible est une lumière; debout, au sommet de l'intelligible et au dessus de lui, règne l'Un, qui ne pousse pas hors de lui la lumière qui rayonne. Ou encore, nous admettrons que l'Un est, avant la lumière, une autre lumière qui rayonne sur l'intelligible, en restant immobile. L'Etre qui vient de l'Un ne se sépare pas de lui et n'est pas identique à lui. Il est faux qu'il ne soit pas une substance, et qu'il soit comme un aveugle: il voit, il se connaît lui-même; il est le premier être connaissant. L'Un est au delà de la connaissance, comme il est au-delà de l'intelligence; il n'a pas plus besoin de cela connaissance que de nulle autre chose. La connaissance est une certaine unité; lui est simplement unité; s'il était une certaine unité, il ne serait pas l'Un en soi. L'un est antérieur à quelque chose.

    C'est pourquoi, en vérité, il est ineffable; quoi que vous disiez, vous direz quelque chose: or ce qui est au delà de toutes choses, ce qui est au delà de la vénérable intelligence, ce qui est au delà de la vérité et qui est en toutes choses n'a pas de nom, car ce nom serait autre chose que lui".

Les Ennéades V, 3, Belles-Lettres, p. 67.



Article ajouté le 2007-05-11 , consulté 247 fois

Commentaires



Poster un commentaire





http://





Merci de recopier le nombre présent à gauche dans la case de texte ci-dessous ( Pourquoi ? )





Liens

Voir les articles de la catégorie " Espace philosophie "

Retour aux articles