Saint Augustin - textes philosophiques

Dieu avant la création


"Je réponds à cette demande : Que faisait Dieu avant de créer le ciel et la terre ? Je réponds, non comme celui qui éluda, dit-on, les assauts d'une telle question par cette plaisanterie : Dieu préparait des supplices aux sondeurs de mystères. Rire n'est pas répondre. Et je ne réponds pas ainsi. Et j'aimerais mieux confesser mon ignorance, que d'appeler la raillerie sur une demande profonde, et l'éloge sur une réponse ridicule.
Mais je dis, ô mon Dieu, que vous êtes le Père de toute créature, et s'il faut entendre toute créature par ces noms du ciel et de la terre, je le déclare hautement : avant de créer le ciel et la terre, Dieu ne faisait rien. Car ce qu'il eût pu faire alors, ne saurait être que créature. Oh! que n'ai-je la connaissance de tout ce qu'il m'importe de connaître, comme je sais que la créature n'était pas avant la création!

Un esprit léger s'élance déjà peut-être dans un passé de siècles imaginaires, et s'étonne que le Tout-Puissant, créateur et conservateur du monde, l'architecte du ciel et de la terre, ait laissé couler un océan d'âges infinis sans entreprendre ce grand ouvrage. Qu'il sorte de son sommeil, et considère l'inanité de son étonnement! Car d'où serait venu ce cours de siècles sans nombre dont vous n'eussiez pas été l'auteur, vous, l'auteur et le fondateur des siècles ? Quel temps eût pu être, sans votre institution ? Et comment se fût-il écoulé, ce temps qui n'eût pu être ?

Puisque vous êtes l'artisan de tous les temps, si l'on suppose quelque temps avant que vous eussiez créé le ciel et la terre, pourquoi donc prétendre que vous demeuriez dans l'inaction ? Car ce temps même était votre ouvrage, et nul temps n'a pu courir avant que vous eussiez fait le temps. Que si, avant le ciel et la terre, il n'était point de temps, pourquoi demander ce que vous faisiez alors ? Car, où le temps n'était pas, alors ne pouvait être.

Et ce n'est point par le temps que vous précédez les temps, autrement vous ne seriez pas avant tous les temps. Mais vous précédez les temps passés par l'éminence de votre éternité toujours présente; vous dominez les temps à venir, parce qu'ils sont à venir, et qu'aussitôt venus, ils seront passés. Et vous, «vous êtes toujours le même, et vos années ne s'évanouissent point» (Ps. CI, 28). Vos années ne vont ni ne viennent, et les nôtres vont et viennent afin d'arriver toutes. Vos années demeurent toutes à la fois, parce qu'elles demeurent. Elles ne se chassent pas pour se succéder, parce qu'elles ne passent pas. Et les nôtres ne seront toutes, que lorsque toutes auront cessé d'être. Vos années ne sont qu'un jour; et ce jour est sans semaine, il est aujourd'hui; et votre aujourd'hui ne cède pas au lendemain, il ne succède pas à la veille. Votre aujourd'hui, c'est l'éternité. Ainsi vous avez engendré, coéternel à vous-même, Celui (1) à qui vous avez dit : «Je t'ai engendré aujourd'hui» (Ps. II,7; Héb. V, 7). Vous avez fait tous les temps, et vous êtes avant tous les temps, et il ne fut pas de temps où le temps n'était pas".

(1) Il s'agit du Christ.

Les Confessions (vers 400), livre XI, chap. XII et XIII, Traduction de M. Moreau (1864

 

Saint Augustin : la joie vraie n’existe qu’après que l’on ait connu la peine


« Un être cher est malade ; l’état de son pouls révèle son mal ; tous ceux qui souhaitent sa guérison souffrent avec lui par sympathie. Mais le voici mieux, il se promène encore affaibli, et c’est une telle joie que jamais on n’en ressentit de pareille quand il allait et venait, fort et bien portant. Même les plaisirs de la vie humaine, ce n’est pas inopinément et sans le concours de la volonté que les hommes en jouissent, c’est au prix de désagréments prémédités et voulus. Il n’y a aucun plaisir à boire et à manger si l’on n’a pas senti d’abord l’aiguillon de la soif et de la faim. Les ivrognes mangent de certaines salaisons pour se donner une importante inflammation de gosier : ils boivent pour la calmer, et c’est délicieux. L’usage veut que les fiancées, l’engagement une fois conclu, ne soient pas livrées tout de suite : le mari mépriserait le don, si le fiancé n’avait eu à attendre et à soupirer »

St Augustin, Les Confessions, 397-401 ap JC, Livre XIII, chapitre 3, trad. Trabucco.

Indications pour la lecture :

Ce texte porte sur l’effet de contraste : on ne peut connaître la réelle joie sans avoir connu une vraie peine. Estimer la valeur de la joie nous est impossible tant que l’on n’a pas vécu le sentiment inverse, qu’est la peine. Notre vie est caractérisée par l’inquiétude, la peur de perdre nos objets d’amour, que ce soit un être cher, la santé, ou même des objets quelconques. Selon Augustin, il existe deux cités qui coexistent dans ce monde : la cité terrestre, qui a pour principe l'amour de soi allant jusqu'au mépris de Dieu, et la cité céleste qui regroupe toutes les nations vivant sous la loi de Dieu et a pour principe l'amour de Dieu jusqu'au mépris de soi. Si la cité terrestre est historique et donc contingente, la cité de Dieu a pour fin la paix dans la perfection. Les malheurs terrestres sont des épreuves et des châtiments qui nous préparent à l'éternité : la vraie joie, la béatitude, se trouve du coté de la cité de Dieu, et la vie dans la Cité terrestre permet d’apprécier cette joie. L’inquiétude s’apaise seulement avec la joie et la béatitude qui nous sont données par le contact avec Dieu. Dans le monde « terrestre », la joie que l’on peut éprouver advient seulement lorsque l’on a éprouvé une grande peine : le malade n’avait pas conscience de la chance et du bonheur qu’est la bonne santé, avant de la perdre. De même les fiancés apprécient d’autant plus leur épouse si celle ci les fait attendre : principe du « se faire désirer », utilisé ici par Augustin pour nous montrer que partout une « allégresse plus vive est précédée d’une plus vive peine ».


 



Article ajouté le 2007-05-11 , consulté 277 fois

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